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Faire grève ou pas : a-t-on le choix ?


On ne peut pas passer à côté du fait que le 14 juin prochain, c’est la grève des femmes. Alors, en tant que femme, est-il normal que j’y participe ?

Cette question « anodine » m’a taraudée pendant de nombreux mois. Je comprends et je soutiens les revendications venant de toute part sur les inégalités, les discriminations, les stéréotypes, le sexisme, les violences au travail, à la maison ou dans la rue. J’ai subi des remarques déplacées au retour de mes congés maternité ; j’ai compris qu’il fallait que je prouve deux fois plus mes capacités dans le domaine professionnel ; j’ai reçu de plein fouet le concept de charge mentale à l’arrivée de notre premier enfant ; j’ai fait face à des remarques sexistes … Oui, ces événements ont marqué mon parcours de vie.

Et pourtant, quelque chose me dérange dans le fait de faire grève. Alors, je cherche, je lis, j’en parle autour de moi, je partage, je me documente et je prends conscience de ceci : mon parcours personnel a fait que j’ai dû me battre pendant 40 ans pour exister. J’ai failli mourir à la naissance. Je suis née fille alors que ma mère voulait un garçon. Cet événement qui peut paraître « banal » va marquer ma première partie de vie. Je me bats contre ce corps qui est trop féminin ; je me cache ; je prends trop vite les codes pour être « forte ». Plus tard, après des études universitaires, je décroche assez rapidement des postes à responsabilités ; j’utilise, dans un premier temps, les codes du pouvoir masculin pour asseoir ma légitimé. Pour être forte, je ne montre pas mes émotions, je pense n’avoir besoin de personne, je suis dure autant avec les autres qu’avec moi-même. Je suis dans une maîtrise qui va se révéler être un monstrueux échec, mais je ne le sais pas encore.

C’est mon corps qui craque et se rebelle à 40 ans. Voici venu le temps des prises de conscience douloureuses, mais nécessaires. Je comprends que je me bats depuis toutes ces années ; je remonte constamment le courant ; je pagaie si fort que j’en suis épuisée. J’ai combattu et mon corps me force à rendre les armes.

Dans un premier temps, j’ai peur. Je n’ai réussi que dans le combat. Comment vais-je faire ? Je me retrouve sans arme et sans armure ! Je suis complètement démunie. Et puis, petit à petit, j’entrevois la lumière, la douceur, la tendresse, la bienveillance, l’accueil, l’amour, la puissance féminine qui dormait en moi, le pardon, la compassion, la beauté et la joie.

À ce jour, j’ai rendu les armes, mais pas les convictions. Je suis toujours profondément convaincue que les inégalités dont sont victimes les femmes partout dans le monde sont inacceptables. Je sais qu’il faudra encore lutter, qu’il faudra encore élever la voix pour se faire entendre, que nos droits ne sont pas acquis. Mais aujourd’hui, faire grève représente un combat que mon corps n’est plus en mesure de supporter.

Pour ne pas rester sans rien faire, je suis inventive dans mon quotidien, dans la répartition des tâches avec mon mari, dans l’éducation de mon fils et ma fille, dans la manière de mener à bien mon activité professionnelle, dans les articles que je peux publier.

Ce billet vise juste à attirer l’attention de celles et ceux qui pensent que la grève est l’unique solution pour faire changer les choses. À celles et ceux qui se permettent parfois des remarques désagréables telles que « mais comment, tu ne feras pas grève ? Tu n’es donc pas concernée par les problèmes des femmes ? » … Je pense que chacune et chacun peut amener sa contribution pour faire avancer la cause des femmes ; je pense que chacune et chacun a des besoins et des envies à des moments donnés et je souhaite que TOUTES les voix soient entendues, car chacune et chacun peut faire bouger les choses de manière visible ou en sous-marin. Ne jugeons pas trop vite nos semblables sans véritablement connaître leurs histoires.

Mon souhait est que les femmes et les hommes prennent un temps de réflexion sur la situation actuelle. Les femmes peuvent se libérer d’un passé lourd et douloureux ; les hommes peuvent aussi prendre conscience de certaines croyances et pratiques et choisir de s’en libérer. Pourquoi ? Une fois ces nettoyages « respectifs » effectués, nous pourrons avancer ensemble dans la création d’un monde meilleur pour toutes et tous.